La vie en rose

«Je préfère vendre mon cul que mon âme, c’est plus difficile mais c’est beaucoup plus propre» m’a dit Claudette lors d’une de nos premières rencontres. Comment ne pas faire un reportage sur elle?
Cela faisait plusieurs mois que je travaillais sur un reportage à propos de la prostitution en Suisse, cherchant à comprendre pourquoi ce pays considérait que le travail du sexe pouvait être un métier comme un autre contrairement à l’état français qui considère que c’est une violence faite aux femmes sous toutes ses formes. En rencontrant Claudette, en l’écoutant raconter sa vie qu’elle seule ne trouve pas extraordinaire, en apprenant à connaître sa famille, ses amis, ses clients, j’ai pu entrer dans un monde dont les contradictions semblent souvent si fortes que le résumer paraît impossible. Ce projet ne tente pas d’expliquer ce métier, dont les facettes sont aussi nombreuses et diverses que celles et ceux qui le pratiquent. Il cherche à donner la parole à Claudette, à lui laisser raconter son histoire et exprimer son point de vue. Car une des raisons qui expliquent les différences de législations entre la France et la Suisse est qu’en France on donne rarement la parole à celles pour qui on fait les lois. On pense savoir mieux qu’elles ce dont elles ont besoin et on refuse de croire qu’une relation sexuelle tarifiée puisse être parfois désirée par une femme. La prostituée est malheureuse; si elle affirme le contraire, c’est uniquement parce qu’elle n’en est pas consciente. Cette généralisation du discours abolitionniste est aussi réductrice que fausse.
Ce reportage offre un point de vue différent sur un sujet trop souvent réduit à une suite de clichés. Cet aperçu dans la vie de Claudette n’appelle pas pour autant à une extrapolation directe en simpliste qui s’appliquerait à l’ensemble de la profession. Une telle généralisation porterait tout autant préjudice à la reconnaissance de la diversité des situations des prostituées.
En travaillant sur ce sujet j’ai découvert des femmes étonnantes et ces rencontres ont balayé les idées préconçue auxquelles j’avais été confrontée. Elles étaient drôles, se moquaient de leurs clients, des hommes en général, elles étaient déterminées. En contrôle. Elles avaient des problèmes d’argent, étaient là parce que leurs choix étaient limités, mais elles étaient là par choix quand même, pour rester maîtresse de leur vie sans demander ni pardon ni charité. Une impression en somme très éloignée de l’image de victimes manipulées véhiculée en France. Affirmer que toutes les prostituées sont des victimes c’est leur nier le droit à la parole en postulant qu’elles sont incapables de faire des choix pour elles mêmes.
Certainement sont elles trop bêtes, ou trop traumatisées pour ça.
Qu’il existe des femmes victimes de la prostitution est indéniable. Les lois doivent tout faire pour protéger les personnes prises dans les réseaux de trafic humain. Mais la législation actuelle ne cherche qu’à dissimuler les prostituées, comme si cacher le phénomène était le seul objectif à atteindre. La question qui se pose alors est de savoir qui ces lois veulent protéger. Les travailleuses victimes de trafic ou les passants qui seraient offensés à la vue de ces filles?
Claudette est l’inverse d’une victime. Elle contrôle sa vie, fait ses choix clairement et en  toute connaissance de causes. Elle fait plus qu’assumer sa vie, elle l’aime. Et elle la vit sans mentir, ni à elle même ni aux autres sur son métier, ses relations, son parcours ou quoi que ce soit d’autre.  Ce regard posé sur elle pour la réduire à ce qu’elle n’est pas, Claudette le vit tous les jours non seulement à cause de son métier mais aussi à cause de son genre. Claudette est hermaphrodite. Elle est donc née avec les deux sexes, une condition mal connue et souvent confondue avec le transgenre. Les gens pensent que la différence est mal vécue, qu’une particularité physique est un handicap surtout quand elle touche au genre. Mais la manière dont elle à été élevée lui a permis de ne jamais être complexée par son hermaphrodisme, qu’elle assume et dont elle joue.
Souvent pourtant, à cause de son genre comme de son métier, on la plaint ou on souhaite la sauver d’une condition qui ne lui cause aucune peine.
Il existe des femmes qui aiment la prostitution, des femmes qui la pratiquent librement et nier leur existence est une facilité morale, une manière de ne pas se sentir attaqué dans nos valeurs qui voudraient que le corps gravite hors des lois de la marchandise. Les femmes subissent quotidiennement des pressions pour conformer leurs corps aux standards esthétiques actuels, mais qu’elles l’utilisent pour gagner de l’argent, ça jamais. Le corps n’est pas une marchandise. Il ne faut pas lui attribuer un tarif, l’abimer pour faire du profit, le mettre au service d’un autre. Si l’on accepte cette prémisse, ne faudrait-il pas alors abolir le sport de haut niveau, où les athlètes entrent en lice pour plaire au public et où leur carrière s’achève à 35 ans car leur corps poussé à des extrêmes dangereux ne peut plus continuer ?  Mais pour beaucoup, sportifs et prostituées n’ont rien à voir, car ce qui dérange ce n’est pas la marchandisation du corps, mais celle du sexe. Cette dichotomie est d’ordre moral et devrait donc pouvoir être débattu. La morale n’est ni une valeur fixe ni inattaquable ; au contraire, elle est le produit d’une société en constante évolution, mais est pourtant brandie en étendard par un discours conservateur auquel on ne peut s’opposer sans passer pour un monstre d’égoïsme et un bourreau de femmes.
Claudette dérange parce qu’elle vit une vie heureuse et cohérente tout en niant un précepte moral fondamental. Mais son cas n’est pas isolé ou unique et la réalité de ces personnes doit être pris en compte. Elles ont le droit d’être entendues et acteurs d’un débat qui aujourd’hui les rejette. Les lois qui se basent sur un seul point de vue ne peuvent être ni légitimes ni justes si elles ne prennent pas en compte l’intégralité de la situation qu’elles souhaitent réglementer.

La prostitution est un métier complexe qu’on ne peut ramener à un rapport simpliste de victimes face à des clients bourreaux. Ce livre est un témoignage qui cherche à déconstruire des idées manichéennes en racontant la vie de Claudette, dans son ensemble, une vie où la prostitution et la différence de genre s’harmonisent avec le reste sans la définir.

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